El Gusto m’a replongé cinquante ans en arrière.

Les affres de l’Histoire n’ont pas de prise sur la musique du chanteur et musicien Luc Cherki. Né en 1933 à Alger, il suit sa famille en France en 1940, dans l’espoir d’un monde meilleur. Mais le décès de son père et le climat inquiétant de l’Occupation en France poussent sa mère à rentrer avec ses enfants en Algérie. Il y découvre, fasciné, la musique chaâbi, cette musique orientale chantée par le peuple d’Alger. En 1955, il doit quitter Alger et s’installe à Paris où il ne tarde pas à vivre de son art. Rencontre avec une personnalité aussi courageuse que chaleureuse.

Comment avez-vous été séduit par l’univers du chaâbi ?

Cela m’a pris très jeune. Dès l’âge de huit ans, j’apprenais des chansons d’El Anka. C’était le maître incontesté du chaâbi. J’aimais tellement ça que lors des Nuits du Ramadan, au square Bresson, à Alger, où était organisé un gala avec des artistes, je parvenais à resquiller. J’y ai découvert une musique qui m’enchantait. Avec ces artistes très connus : Hadj Mrizek, Lili Boniche, Lili Labassi et Hadj Mnaouar qui ont bercé mon enfance. J’ai commencé à rêver de devenir chanteur chaâbi, moi aussi. Ma mère m’a emmené d’abord voir des artistes juifs qui n’ont jamais voulu m’apprendre cette musique. Mes profs étaient donc des musulmans.

Vous êtes allé au conservatoire d’Alger ?

Tout à fait, j’avais pour maître le professeur Abdelghani Belkaid qui était directeur de Radio Alger. Je n’étais pas dans la classe d’El Anka mais j’ai appris la musique. Et à la suite d’un concours, je suis sorti second (sur 80 élèves !). Quand j’ai eu 18 ans, j’ai été me présenter à Radio Alger qui diffusait des émissions en langue arabe (je chantais moi-même en langue arabe !). Et là on m’a fait un contrat pour chanter une fois par mois pendant 55 minutes.

J’ai une petite anecdote à ce sujet : à la radio, vous savez, il y a le bouton rouge pour indiquer que vous pouvez discuter tranquillement et le bouton vert qui signale que vous passez à l’antenne. C’était ma première émission. Alors, ils annoncent la venue d’un chanteur, c’était le grand maître El Anka ! Le bouton vire au vert et je reste pétrifié, incapable de proférer un son pendant au moins trente secondes…. (rires)

Quand avez-vous dû quitter Alger ?

A cette époque, je commençais à prendre un peu d’assurance. J’avais des galas à travers l’Algérie et même au Maroc. Mais les prémices de l’histoire ont fait que j’ai été obligé de partir. Je suis parti en 1955 à Paris. Là je chantais dans un cabaret oriental, tous les soirs. Le cachet était de dix francs par jour avec le repas. C’était pas si mal pour l’époque ! (rires)

Comment se sont passées ces premières années à Paris ?

J’avais toujours un petit orchestre oriental avec les instruments traditionnels (la darbouka, le tambourin, le violon qu’on jouait sur les genoux, tout ça). Mais en France, les jeunes ne connaissaient pas les chansons orientales. Alors j’ai eu l’idée de mettre en place un nouvel orchestre, c’est-à-dire composé d’une batterie, d’une guitare basse, d’une guitare rythmique et d’un clavier. Ça marchait plutôt bien.

Quelle a été votre rencontre marquante dans l’univers musical français ?

J’ai rencontré un peu plus tard Eddy Barclay qui m’a proposé de faire un album. On a fait ensemble douze chansons. L’album s’appelait Le Mariage juif. On l’a vendu à 50 000 exemplaires sans passer à la radio (singulier !!) ni à la télé. J’ai fait des galas à travers la France (Marseille, Lyon, Lille, etc.) puis à l’étranger : la Suisse, la Belgique et même les USA !

C’était un rythme très intense parce que pendant une douzaine d’années, j’ai fait quand même une centaine de galas par an. Alors que sur moi, il n’y avait pas beaucoup de publicité. Bon, je suis passé cinq ou six fois à la télé, mais je n’étais pas connu.

Comment est-ce que vous écrivez ?

C’est d’abord une question d’inspiration. Je ne m’assois pas avec ma guitare pour dire « je vais composer ». Je joue de la guitare pour moi. Et je trouve des notes qui me plaisent et je me dis « je devrais faire une chanson sur ces notes-là. Ensuite, il faut trouver un thème qui va marcher avec ces notes. Et j’arrive ainsi à composer des morceaux comme Alger, Algeria, Le Disque oriental, Je suis Pied noir… Pour écrire les textes, ça se passe toujours la nuit. Je me mets dans mon lit, j’éteins la lumière, et s’il y a quelque chose qui me revient : j’allume la lumière, je me relève ! Et ainsi de suite, ça peut aller jusqu’à six heures du matin…

Dans les années 80, on vous propose même un concert à l’Olympia ?…

Oui, en effet, en 1980, j’ai été contacté par le neveu de Bruno Coquatrix qui m’a proposé de faire un gala unique. On a choisi une date, c’était le 7 décembre 1981. Cela tombait au moment où Yves Montand faisait l’Olympia et il n’y avait que les lundis de libre. On a donc choisi un lundi. L’inconvénient était qu’il ne fallait pas dérégler la sono, ni l’éclairage de Monsieur Montand. Mais on a fait un très beau gala. Ensuite, j’ai préféré raccrocher un peu. Avec mon ex-épouse, on a été fabricants de prêt-à-porter.

Mais alors, quand avez-vous accepté de revenir sur scène ?

Ce n’est que quinze ans plus tard, en 1995. J’ai été contacté par l’Institut du Monde Arabe pour faire un gala. Sous l’insistance de quelques journalistes de la radio, j’ai accepté de refaire des galas mais à la condition que je pouvais les choisir moi-même. A mon propre rythme.

Comment êtes-vous entré en contact avec Safinez Bousbia ?

Un jour Safinez m’a téléphoné. Elle m’a dit : « écoutez, j’envisage de réunir des musiciens juifs et des musiciens musulmans pour faire un orchestre avec les anciennes chansons du chaâbi. » J’ai invité Safinez à venir chez moi pour qu’on discute.

Quels souvenirs gardez-vous de ces premiers concerts d’El Gusto ?

Ma première satisfaction, c’était de retrouver tous les musiciens que j’avais connus à l’époque d’Alger et de la Casbah. J’en ai revu pas mal. Il y avait aussi des nouveaux que je ne connaissais pas.

Avant El Gusto, il ne m’était jamais arrivé d’être accompagné par deux pianistes. J’ai accompagné aussi d’autres chanteurs. Quand je chantais, il y avait quand même une quarantaine de musiciens derrière moi (rires).

Comment définiriez-vous l’esprit du groupe ?

Tous autant que nous sommes, nous avons été très contents de nous retrouver. Comme au temps de la Casbah d’Alger. Ça m’a replongé cinquante ans en arrière. Un vrai bain de jouvence !

Entretien réalisé à Paris, le 30 novembre 2011, par Laetitia Heurteau.

 A (re)découvrir, les albums de Luc Cherki :

Le Mariage juif

Alger, Algeria

Mazal

Publicités